Il y a 100 ans : la mort de cinq draveurs

Par Jean-Philippe Thibault 12:00 PM - 4 juin 2026
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Du bois de pitoune utilisée par la compagnie Price Brothers sur la rivière Matane en 1954. Photo J.W. Michaud

Le 3 juin 1926 – il y a exactement 100 ans aujourd’hui – un tragique incident allait marquer pendant des décennies toute une communauté.

Cinq draveurs, tous originaires de Petit-Cap et parentés de près ou de loin, ont perdu la vie alors qu’ils gagnaient leur pain sur la rivière Dartmouth, près du pont de la Petite-Fourche.

Deux frères, Joseph et Georges Chrétien, respectivement âgés de 36 ans et 32 ans, font partie des victimes. Leur jeune cousin de 20 ans, Ladislas Chrétien, les a accompagnés dans la tombe, tout comme Paul Denis, qui partageait des liens de sang avec eux du côté maternel. Un cinquième homme, Wilfrid Curadeau, cousin des frères Chrétien, a lui aussi péri. Il était âgé de 29 ans.

Un sixième compatriote, William Denis, s’en est sorti, mais est décédé le 2 avril 1934 d’une pleurésie consécutive à ce drame. Il en est resté marqué toute sa vie, selon ce qu’on peut en lire dans St-Maurice de l’Échouerie – 70 ans d’histoire de Maurice Joncas. Malheureusement, son témoignage n’a pas été conservé par écrit. Une complainte a même été écrite sur ce tragique épisode, baptisée Les cinq noyés de Petit-Cap, dont l’origine demeure plus ou moins certaine.

L’historien Jean-Marie Thibeault. Photo Gilles Gagné

Un métier mortel

Jean-Marie Thibeault s’est penché sur le sujet, lui qui n’apprécie pas particulièrement la folklorisation de l’histoire, qui embellit souvent les choses alors que le passé était souvent extrêmement dur et pénible, spécialement pour les draveurs.

« Ça nous rappelle que bûcher à l’époque – en particulier la drave – c’était plus que dangereux ; c’était mortel dans plusieurs cas », rappelle d’emblée l’historien qui s’est penché sur cet incident centenaire. Ce dernier a sa théorie sur les événements.

« À ce temps de l’année, ils ne faisaient probablement pas de la drave comme on l’imagine aujourd’hui, mais l’une de ses phases, qu’on appelle la glêne ou la sweap en anglais. Après que la drave a descendu les rivières, il y a des milliers, voire des millions de billots qui sont restés sur les côtés ou pris dans le fond de l’eau. La tâche de certains draveurs est de les remettre dans le courant. Ils sont souvent dans l’eau jusqu’à la ceinture et même plus. Je suis convaincu que c’est ce qu’ils étaient en train de faire parce que la majeure partie de la drave était faite. »

« Si on peut se fier à ce qui arrivait souvent ailleurs, c’est que les gars tombent à l’eau, parfois dans des trous très profonds, et se retrouvent en dessous des billots. C’est pire qu’en dessous de la glace, parce que tu peux avoir un billot par la tête. »

Les billots utilisés pour la drave font minimalement 8 pieds de long et vont parfois jusqu’à 20 pieds. Ils sont utilisés dans l’industrie de la construction. C’est sur ces billots qu’on peut apercevoir les cageux ou les raftmans, pour reprendre le terme popularisé par Tex Lecor. La pitoune, elle, fait 4 pieds et est utilisée dans les pâtes et papiers.

Le bois de pitoune et de billots est fort en demande avec la révolution industrielle, vers 1780, pour alimenter l’essor des journaux d’une population de plus en plus lettrée (qui doit être apte à lire des consignes écrites en usine) ainsi que l’essor de la construction de dormants pour la construction de chemins de fer.

« La baie de Gaspé est pratiquement au complet pleine de bois, rappelle Jean-Marie Thibeault. Toutes les rivières gaspésiennes et même certains ruisseaux sont dravés. À Gaspé où la halte routière actuellement, dans le stationnement, il y a un lieu pour charger le bois sur les bateaux. Tout le bois est envoyé à l’extérieur. On a fait vivre une partie du Québec, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse. »

Au Québec, la drave se fera jusque dans les années 1960 et la rivière Nouvelle sera la dernière en Gaspésie en 1978. Le métier est généralement accompli par de jeunes Canadiens français et des Irlandais. L’ONF a d’ailleurs un film à ce sujet, narré par Félix Leclerc et disponible en ligne.

Et pourquoi parler de cet épisode de Petit-Cap et de la drave en général 100 ans plus tard ? « Parce qu’un peuple qui n’a pas de passé et d’histoire, ce n’est pas un peuple. Il va disparaître, noyé dans la grande mer de l’humanité. C’est cliché, mais il faut se rappeler d’où l’on vient pour savoir où l’on va, si on ne veut pas se laisser déposséder. C’est bon de rappeler qu’on l’a été pendant longtemps. »

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