Le Saint-Laurent nous parle

Par Johanne Fournier 12:00 PM - 27 mai 2026
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Le Saint-Laurent demeure l'un de nos grands repères naturels, économiques et culturels. Photo Johanne Fournier

Le bilan de 2025 sur l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent, présenté le 13 mai par cinq scientifiques de l’Institut Maurice-Lamontagne de Mont-Joli, n’a rien d’un simple rapport : c’est un avertissement. On peut bien relever quelques signes d’amélioration ici et là, mais l’ensemble du portrait demeure celui d’un écosystème fragilisé, qui change plus vite qu’on ne veut bien l’admettre. Le Saint-Laurent nous parle. Il nous dit que les demi-mesures ne suffiront pas.

Ce qui frappe d’abord, c’est la persistance du réchauffement. Les eaux demeurent anormalement chaudes et, même si 2025 n’est pas l’année des extrêmes, on demeure loin d’un retour à la normale. Dans l’estuaire, les températures atteignent encore des niveaux historiques. Cela démontre bien que le Saint-Laurent n’est plus dans une phase de transition passagère, mais dans une nouvelle réalité climatique. Le plus préoccupant, c’est que cette chaleur s’installe lentement et sournoisement, bouleversant tout l’écosystème marin.

L’oxygène en recul

L’autre donnée très inquiétante est la désoxygénation. Dans les eaux profondes, l’oxygène continue de diminuer et, même si l’on observe une légère amélioration en 2025, il serait imprudent de s’en satisfaire. Cette embellie ponctuelle ressemble davantage à une respiration qu’à un vrai redressement. Le problème demeure immense : les eaux profondes du Saint-Laurent sont prises dans une dynamique qui les appauvrit peu à peu en oxygène.

Or, un manque d’oxygène ne touche pas seulement la vie invisible du fond marin. Il affecte la croissance, la reproduction, l’alimentation et la survie des organismes. Ce sont des chaînes entières de relations biologiques qui se fragilisent. On parle encore trop peu de ce genre de transformation parce qu’elles sont moins spectaculaires qu’une tempête ou une inondation. Pourtant, à long terme, elles peuvent être tout aussi graves.

Trop de CO2

L’acidification est l’autre grand drapeau rouge de ce bilan. L’excès de CO2 dans certaines eaux profondes du Saint-Laurent progresse, notamment dans l’estuaire. C’est un bon exemple de ce que le réchauffement climatique produit de plus sournois : des changements chimiques difficiles à voir, mais très concrets dans leurs effets. On ne les remarque pas à l’œil nu, mais ils modifient la capacité des organismes marins à vivre dans leur milieu.

Il est particulièrement préoccupant que ces phénomènes s’additionnent. Le réchauffement, le manque d’oxygène et l’acidification ne fonctionnent pas séparément. Ils se renforcent. C’est ce qui rend la situation si sérieuse. On ne regarde pas trois problèmes isolés, mais un seul système sous pression, où chaque contrainte rend les autres plus difficiles à supporter. C’est cette combinaison qui devrait nous alarmer davantage.

Un indicateur vraiment révélateur est du côté du plancton. C’est là que commence toute la chaîne alimentaire. Or, les abondances demeurent faibles dans plusieurs secteurs, même si, encore une fois, 2025 apporte une petite remontée. Mais, cette bonne nouvelle n’est pas suffisante pour nous rassurer. La base de l’écosystème reste affaiblie et, quand la base chancelle, tout le reste finit par en payer le prix.

Des gagnants et des perdants

Il ne faut pas se réjouir trop vite des espèces qui profitent du réchauffement. Oui, certains poissons et certains stocks se déplacent, s’installent ailleurs ou augmentent. Le homard, par exemple, gagne du terrain vers le nord du Québec. C’est bon pour certains pêcheurs qui peuvent y voir une opportunité. Mais, ce déplacement dit quand même que le milieu d’hier ne ressemble déjà plus à celui d’aujourd’hui.

Le vrai problème, c’est que les gagnants d’un secteur ne compensent pas forcément les perdants d’un autre. Le Saint-Laurent devient un espace de recomposition et non de réparation. Certaines espèces s’adaptent mieux, d’autres déclinent et l’équilibre général s’en trouve fragilisé. Il faut arrêter de présenter ces changements comme une simple redistribution. Il s’agit plutôt d’un basculement écologique avec des effets concrets sur la pêche, sur la biodiversité et sur l’avenir des communautés côtières.

Une alerte à prendre au sérieux

Au bout du compte, ce bilan est une mise en garde. Il y a bien quelques signes encourageants, mais ils ne doivent pas nous aveugler. Le Saint-Laurent reste plus chaud, moins oxygéné et plus acide qu’il ne devrait l’être. Cela veut dire que l’écosystème est encore loin d’avoir retrouvé un équilibre viable. Ce serait donc une erreur de confondre amélioration ponctuelle et rétablissement durable.

Ce qui se joue dans le fleuve et dans le golfe dépasse largement la seule observation scientifique. C’est une question de responsabilité collective. Le Saint-Laurent demeure l’un de nos grands repères naturels, économiques et culturels. C’est pour cette raison qu’il faut regarder son état sans se raconter d’histoires. Le signal est clair : il faut agir vite parce que le Saint-Laurent, lui, n’attend pas.

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