Le Saint-Laurent en état d’alerte

Par Johanne Fournier 12:06 PM - 14 mai 2026
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Il s'agit d'une légère accalmie et non pas d'une inversion de la tendance. Photo Johanne Fournier

Si quelques signaux encourageants sont apparus en 2025, la tendance lourde reste au réchauffement, à l’acidification et à la désoxygénation, trois phénomènes qui s’alimentent mutuellement et qui fragilisent l’un des écosystèmes marins les plus riches d’Amérique du Nord.

C’est le portrait préoccupant de l’état du golfe et de l’estuaire du Saint-Laurent qu’ont dressé cinq scientifiques de Pêches et Océans Canada, le 13 mai à l’Institut Maurice-Lamontagne de Mont-Joli.

Des eaux qui se réchauffent

Les températures du golfe demeurent nettement au-dessus de la normale pour la cinquième année consécutive. Au cours des dernières années, l’estuaire a même enregistré un record en 150 ans. Les données satellitaires révèlent un réchauffement de 1,5 degré Celsius par décennie depuis 1992.

« 2025 était au-dessus de la normale, mais un peu moins chaud que les quatre années d’avant », nuance prudemment l’océanographe Peter Galbraith. Il s’agit donc d’une légère accalmie et non pas d’une inversion de la tendance.

Les fonds marins asphyxiés

Le réchauffement intensifie la respiration bactérienne dans les eaux peu ventilées, accumulant ainsi du CO2. Dans l’estuaire, 75 % des eaux de fond présentent, à plus de 100 mètres, des conditions hypercapniques, soit l’accumulation excessive de dioxyde de carbone.

L’océanographe Martine Lizotte prévient que les organismes exposés peuvent souffrir de troubles neurologiques, de perturbations métaboliques et de perte d’habitat.

Le déficit en oxygène s’accélère

La désoxygénation progresse à un rythme quatre fois supérieur à la moyenne mondiale côtière et ce taux a doublé en quinze ans, a souligné la biologiste Marjolaine Blais. En 2025, 3 % des eaux de fond manquent sévèrement d’oxygène. Dans tout l’estuaire profond, la saturation reste sous le seuil, affectant ainsi la croissance, la reproduction et la survie des espèces.

Interrogée sur son état d’esprit général quant à l’état du Saint-Laurent, Mme Blais est directe. « Je suis pessimiste. »

Le homard, le grand gagnant

Alors que le Saint-Laurent se dégrade, une espèce prospère : le homard. Porté par le réchauffement des eaux, ce crustacé colonise des zones où il était quasi absent il y a quelques décennies à peine, redessinant la carte d’une industrie valant 2 milliards de dollars et qui génère 40 000 emplois au Canada.

Le chercheur David Drolet témoigne d’une transformation sans précédent. Les stocks du sud se sont effondrés, tandis que les débarquements explosent dans les eaux froides de la Gaspésie et de la Côte-Nord. Des homards sont désormais observés jusqu’à Cacouna, un secteur où l’espèce était autrefois inconnue. Selon le scientifique de l’Institut Maurice-Lamontagne, les autorités évaluent déjà l’émission de permis commerciaux dans ces nouvelles zones.

Étude de chaque étape du cycle de vie

Pour comprendre cette migration, M. Drolet a exposé 900 juvéniles à 15 températures différentes en laboratoire. Résultat : la croissance est optimale entre 20 et 21 degrés Celsius et s’effondre au-delà de 26 degrés.

Un modèle prédictif intégrant ces données permettra bientôt d’anticiper la productivité des stocks selon les scénarios climatiques. “ On semble avoir un outil qui va être très utile pour une gestion proactive ”, se réjouit-il.

Un double défi pour les gestionnaires

Ses eaux demeurant loin des températures létales qui frappent déjà le golfe du Maine, le Québec demeure une zone gagnante. Mais, cette expansion impose un paradoxe aux décideurs.

“ Dans le sud, on ferme des zones et on réduit des quotas, soulève le scientifique. Dans le nord, on gère une expansion. ” Si la situation peut être perçue comme une aubaine réelle pour certains, elle exige néanmoins une gestion rigoureuse.

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