Il y a quelque chose de profondément symbolique dans ce qui se passe en ce moment dans l’Est-du-Québec. Des bureaux de protection de la faune, gardiens discrets de nos forêts et de nos rivières, sont menacés de fermeture à Causapscal, Chandler, Sainte-Anne-des-Monts et dans une vingtaine d’autres municipalités à travers le Québec. Ce n’est pas anodin. C’est le portrait d’un État qui se retire lentement d’un territoire qu’il avait pourtant juré de surveiller.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes et ils font mal. En 1992, le bureau de Causapscal comptait plus de 25 agents. En 2017, il en restait huit. Aujourd’hui, une seule personne y travaille. Une seule pour patrouiller un territoire de 7000 km carrés. À Matane, deux agents se partagent près de 6000 km carrés de forêts, de lacs et de rivières. On est loin de l’optimisation. C’est de l’abandon déguisé en restructuration administrative.
Ce recul ne date pas d’hier. Il s’est opéré graduellement, à coups de non-renouvellements de baux, de mises en disponibilité discrètes, de promesses d’un an en promesses d’un an. Le résultat est brutalement concret : un territoire immense, livré à lui-même, où la présence de l’État se résume à un camion qu’on voit passer de moins en moins souvent.
Le braconnier, grand gagnant
Il faut appeler les choses par leur nom. Quand les agents de protection de la faune disparaissent d’un territoire, ce sont les braconniers qui prospèrent. Nul besoin d’être cynique pour le comprendre. Il suffit d’écouter ceux qui ont passé leur carrière sur le terrain. Michel Brouillette, un ancien agent de protection de la faune à Causapscal pendant 35 ans, le dit sans détour : le bureau de Causapscal a longtemps été le plus productif du Bas-Saint-Laurent en matière de constats d’infraction. Non pas parce que les plaintes affluaient, mais parce que les agents étaient présents pour surveiller et pour dissuader.
La logique est la même que celle d’une patrouille policière sur la route. On ralentit quand on voit une voiture de police. On respecte les limites de la pêche et de la chasse quand on sait qu’un agent peut surgir au détour d’un chemin forestier. Supprimez cette présence et la forêt devient un espace sans règles. Ce n’est pas une métaphore, c’est une réalité que les communautés rurales vivent déjà.
Communautés fragilisées
La fermeture de ces bureaux ne touche pas que la faune. Elle frappe des communautés entières qui dépendent économiquement de la chasse et de la pêche. À Causapscal, les chasseurs qui arrivent de l’extérieur font leur épicerie, achètent de l’essence, fréquentent les commerces locaux. Ce sont des retombées réelles, dans des municipalités où chaque dollar compte. Perdre un bureau de protection de la faune, c’est aussi envoyer un signal dévastateur que ce territoire ne vaut plus la peine d’être surveillé.
Pour les agents eux-mêmes, l’incertitude est épuisante. Certains ont quitté un emploi ailleurs pour faire ce travail, se sont enracinés dans leur communauté, ont bâti leur vie là. On leur propose aujourd’hui de peut-être aller en Beauce, peut-être sur la Côte-Nord, peut-être ailleurs. Ce manque de respect envers des travailleurs dévoués est lui aussi un message que le gouvernement envoie, même s’il ne le dit pas à voix haute.
Un réveil nécessaire
Québec semble croire que l’on peut centraliser la protection de la faune à Rimouski, ou encore plus loin, et que des agents envoyés en mission ponctuelle suffiront à couvrir des milliers de kilomètres de territoire. C’est une vision administrative déconnectée de la réalité du terrain. La faune ne se protège pas depuis un bureau central. Elle se protège avec des gens qui connaissent leur coin de forêt, leurs rivières, les habitudes des braconniers locaux.
Ce qui se joue dans la région n’est pas qu’un simple enjeu local. C’est un choix de société. Voulons-nous réellement protéger notre patrimoine faunique ou préférons-nous l’illusion comptable d’économies faites sur le dos de la nature? Pour l’instant, la réponse semble se dessiner dans les forêts désertes et les bureaux fermés de l’Est-du-Québec.
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