Neuf de trop

Par Johanne Fournier 12:00 PM - 29 avril 2026
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Le Québec fait face à une crise des féminicides. Photo tirée de Facebook SOS violence conjugale

Il y a des chiffres qui résistent à l’indifférence. Neuf féminicides en moins de quatre mois. Neuf femmes mortes au Québec depuis le début de 2026, autant qu’en 12 mois l’an dernier. Neuf familles dévastées et une société qui tourne en rond depuis trop longtemps devant ce qu’on n’ose pas encore nommer ce que c’est : une crise.

Le neuvième cas est survenu à la mi-avril, au cœur de Montréal. Une femme tuée, vraisemblablement par son conjoint ou ex-conjoint. Un meurtre comme les autres, diront certains avec cynisme. Sauf qu’il n’y a pas de meurtre « comme les autres » quand on parle de violence conjugale. Il y a une dynamique bien précise, documentée, prévisible et pourtant toujours insuffisamment prévenue.

Un symbole cruel

Le moment choisi par le drame n’est pas anodin. Ce neuvième féminicide est survenu au moment même où Christine Fréchette prêtait serment à titre de première ministre du Québec. Le symbole est cruel : pendant qu’une femme accédait au sommet du pouvoir, une autre perdait la vie dans les circonstances les plus tragiques qui soient. Deux réalités féminines qui coexistent, sans se voir, sans se toucher, sinon dans l’indignation collective qui a suivi.

Plusieurs centaines de personnes ont signé une lettre ouverte exigeant des mesures concrètes du gouvernement. Les groupes de défense des droits des femmes ont haussé le ton, rappelant inlassablement ce qu’ils répètent depuis des années : les maisons d’hébergement manquent de places. On renvoie des femmes à la maison, parfois littéralement vers leur bourreau, faute de ressources suffisantes. Ce n’est pas une métaphore. C’est une politique de financement.

Quitter pour mourir

On connaît le profil du danger. La période qui suit une séparation est la plus meurtrière. Les données sont là, les spécialistes le crient depuis longtemps : c’est souvent au moment où une femme tente de quitter son conjoint qu’elle risque le plus de mourir. Malgré cela, les filets de sécurité, que ce soit le suivi judiciaire, les bracelets antirapprochements ou l’hébergement d’urgence, restent insuffisants, éparpillés, sous-financés.

Les organismes demandent trois choses précises : renforcer le réseau des maisons d’hébergement, mieux protéger les femmes après la séparation et s’attaquer sérieusement à la montée de la violence conjugale chez les jeunes couples. Rien d’extravagant, rien d’impossible, mais vraiment urgent.

Une structure, pas des accidents

En ce début d’année, ce qui est frappant est la vitesse avec laquelle ces drames se sont produits. Ce rythme ne s’explique pas seulement par des tragédies individuelles. Il révèle une structure, une normalisation, une société qui n’a pas encore décidé, collectivement et profondément, que ces morts sont inacceptables, non seulement en paroles, mais aussi en budgets, en lois, en politiques publiques.

Les discours de sensibilisation, on les connaît. On maîtrise aussi la liturgie du deuil : les fleurs déposées devant les tribunes, les minutes de silence, les communiqués ministériels exprimant une profonde tristesse. Ce qu’on maîtrise moins, c’est la volonté politique de transformer le système avant le prochain féminicide.

L’heure des actes

Dès ses premiers jours au pouvoir, la nouvelle première ministre hérite d’un dossier brûlant. Sincèrement, on lui souhaite de ne pas se contenter de la compassion attendue. Le Québec n’a pas besoin d’une autre déclaration solennelle. Il a besoin de places en maison d’hébergement et de tribunaux mieux outillés. Il a besoin que la vie des femmes pèse plus lourd dans les arbitrages budgétaires que ce qu’elle pèse aujourd’hui.

Neuf féminicides en quatre mois, c’est trop. J’espère de tout cœur ne pas avoir à prononcer qu’une dixième personne a été assassinée parce qu’elle était une femme.

Si vous ou quelqu’un de votre entourage êtes victime de violence conjugale, de l’aide est disponible en tout temps au Québec en appelant SOS violence conjugale : 1 800 363-9010.

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