Il y a 7 ans, Joward Rueda a décidé d’offrir à sa famille les meilleures perspectives d’avenir possible en choisissant le Canada pour poursuivre sa vie.
Originaire de Manille, aux Philippines, il a répondu à l’invitation lancée par LM Wind Power afin de combler un besoin de main-d’œuvre criant, faisant le choix déchirant de laisser derrière lui tout un pan de sa vie pour le mieux-être de ses proches.
« Je suis heureux d’être au Canada. Je suis chanceux que cette compagnie est venue engager aux Philippines. Je suis très reconnaissant. C’est une belle expérience », lance en anglais le père de famille qui est d’un positivisme débordant, malgré l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête.
Le temps s’est étiré, mais sa femme Elaine Bustamente a finalement pu le rejoindre en mai 2024, accompagnée de leurs enfants, Lainard et Jowaine, respectivement en secondaire 1 et en secondaire 5. Leur progéniture a appris à skier. Ils jouent au basketball et se sont rapidement créé un réseau d’amis. Tous veulent rester au Canada. « Les gens ici sont vraiment gentils. Même si on ne les connaît pas, ils nous saluent tous », lance Elaine en riant.
Vendredi noir
Leur plan d’avenir a cependant basculé le 20 février lorsque Joward – qui travaille au moulage de la fibre de verre – a appris que son permis de travailleur étranger temporaire (TET) à bas salaire n’était pas renouvelé, gracieuseté des règles d’immigration fédérales qui ont été resserrées et malgré le fait qu’il faisait partie de la première cohorte de travailleurs des Philippines arrivés en 2019.
Dorénavant, la proportion de TET qu’un employeur peut embaucher pour des postes à bas salaire est limitée à 10 %. La proportion était auparavant de 30 %. Un salaire horaire inférieur à 34,62 $ est considéré comme un bas salaire. Ceux chez LM Wind Power tournent autour de 28 $, selon le syndicat.
Conséquence : Joward avait alors 30 jours pour quitter le pays ou 90 jours pour restaurer son statut s’il se trouvait un nouvel emploi. Idem pour 15 autres travailleurs, eux aussi arrivés des Philippines au fil des ans. Joward ne veut pas soulever de vagues, mais veut surtout prendre la parole pour ses collègues et permettre aux gens de mettre un visage sur toutes ces statistiques désincarnées.
Depuis, ce sont de véritables montagnes russes d’émotions et de rebondissements. Le lundi suivant, il a reçu un avis formel de cessation de travail. Quelques heures plus tard, il apprenait que c’était une erreur et qu’il avait finalement une extension de travail d’un an. On lui demandait alors de retourner à l’usine. La situation aura peut-être changé au moment où vous lirez ces lignes.
Faire sa vie au Canada
Pour l’instant, le couple veut avant tout pouvoir voir leur plus vieux graduer ici, avec ses amis. « Il a fait tellement de sacrifices en quittant les Philippines, lance sans mère avec quelques trémolos dans la voix. Il a aussi manqué sa graduation au primaire à cause de la COVID. C’est un moment tellement important pour un jeune… »
Elle-même est d’ailleurs affectée par les règles d’immigration. Elle a une formation en comptabilité, mais a travaillé à Gaspé comme femme de chambre et dans un magasin à grande surface, avant de se tourner vers autre chose. Elle devra s’exiler en mars à Baie-Trinité, sur la Côte-Nord, pour travailler dans une usine de fruits de mer.
Pour la femme d’affaires Sophie Bourdages, amie de la famille et accompagnatrice dans cette aventure, toute cette situation ne fait aucun sens. Elle n’est probablement pas la seule, considérant que sa publication sur les réseaux sociaux a été relayée plus de 1600 fois.
« Ils sont vaillants, n’ont jamais manqué une journée d’ouvrage et ils s’adaptent, lance-t-elle non sans émotion. Les enfants jouent dans la neige, sont allumés et ont tellement de potentiel. Toute la famille, ils sont toujours souriants, heureux, ne se plaignent jamais et tout ce qu’ils veulent, c’est d’avoir leur petite vie et qu’on les laisse travailler. Et on en a, du travail pour eux ! Et on les remercie cavalièrement comme ça ? Ça n’a aucun sens… »
Pas moins de 140 travailleurs des Philippines seraient à risque, selon une récente sortie publique de la CSN. La centrale syndicale n’a pas fait suite à notre demande d’entrevue à propos de la situation actuelle de la famille Rueda.
De son côté, le député fédéral Alexis Deschênes, récemment nommé porte-parole à l’Immigration pour le Bloc québécois, est bien au fait de la situation. L’une de ses attachées politiques a rencontré la famille mercredi dernier.
« Les enjeux d’intégration ne sont pas les mêmes dans les régions du Québec qu’à Montréal ou Laval. Ce qu’on défend, c’est que le gouvernement doit reculer sur le resserrement des TET dans les régions. On voit des industries qui fonctionnent, qui sont productives et contribuent à la croissance économique grâce aux TET. LM Wind Power en est un exemple éclatant. Les règles actuelles sont en train de réduire notre productivité économique. Le fédéral a fait erreur. Il devrait reculer. »
Quoi qu’il en soit, avec des perspectives de travail limitées aux Philip- pines pour les travailleurs âgés de plus de 40 ans, la famille espère pouvoir rester faire leur vie au Canada, mais la route risque d’être ardue. « On aime ce pays. Les enfants veulent rester et nous aussi », concluent tout de même Élaine et Joward, avant de repartir vers un avenir incertain.
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